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Juin 19 2012

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Fabien Vehlmann s’exprime sur les droits des auteurs

Fabien Vehlmann est un scénariste touche à tout, talentueux et prolifique que nous aimons beaucoup à Terres de Légendes. C’est aussi un militant (bruyant) de la défense des droits des auteurs.

Le Comptoir de la BD a publié un billet de Fabien Vehlmann concernant la défense des droits des auteurs et le numérique.
Alors comme c’est du travail facile, je vous le recrache ici.

Il y a de cela près de deux ans, en octobre 2010, j’avais eu l’occasion de m’épandre bruyamment sur mon blog, à propos de la situation fort précaire des auteurs de bande-dessinée, sur fond de surproduction mais aussi de conflit nous opposant à nos éditeurs (depuis le désormais célèbre “Appel du Numérique” lancé par notre syndicat début 2010) sur la délicate question des droits numériques.

Un désarroi dont Sébastien s’était fait l’écho ici même et je l’en remercie au passage.

Quel bilan pourrait-on alors faire aujourd’hui de la situation des auteurs ?

Côté surproduction, rien de neuf sous le soleil. En 2012, il y a encore plus de maisons d’édition et surtout encore plus de livres proposés aux lecteurs, des ouvrages parfois très bons (et permettant l’apparition de jeunes talents) et parfois très mauvais, les deux catégories étant de toute façon sanctionnées selon le même critère : leur niveau de ventes (les éditeurs ayant de moins en moins le temps et l’argent de soutenir commercialement une série dont le premier album se plante).

Or le marché n’étant pas extensible (surtout en temps de crise), qui dit plus de livres proposés, dit moins de ventes en moyenne par album, sauf pour les “valeurs sûres”, les BD déjà très appréciées et sur lesquelles le public se rabat. Encore que… Les choses sont peut-être aussi en train de changer car on a vu, fin 2011, quelques gros “blockbusters traditionnels” se rétamer dans les grandes largeurs par rapport aux chiffres qui étaient attendus.

Résultat : une crispation générale, et surtout des forfaits de plus en plus bas proposés aux auteurs.

Dans ce sens, la précarisation que j’avais évoquée en 2010 me paraît s’être d’ores et déjà durablement installée, et nombreux sont les dessinateurs ou scénaristes incapables de joindre les deux bouts en fin de mois et contraints d’avoir un autre taf en parallèle, au risque de bientôt ne plus pouvoir mener les deux tâches de front. Et pour ceux qui se poseraient la question : non, bien entendu, je ne suis pas en train de pleurer sur mon cas personnel, les ventes de “Seuls” et de “Spirou” me plaçant – j’en suis très conscient – dans la catégorie des super-vernis ; je parle des auteurs que nous voyons passer au Groupement Bd du Syndicat National des Auteurs et Compositeurs (Snac).

Mais qu’en est-il de la question du numérique, par contre ? Eh bien pour le coup, les choses bougent beaucoup plus.

Primo, les négociations longtemps interrompues entre notre syndicat (via le CPE – Conseil permanent des Ecrivains) et celui des éditeurs (SNE) ont miraculeusement repris début 2011, à l’initiative du Ministère de la Culture, qui sentait peut-être monter la colère des auteurs (…et parallèlement approcher les élections présidentielles, mhmm ?).

Le CPE et le SNE ont donc ré-entamé un dialogue, long, pénible, tant les philosophies de chaque partie sont différentes… Côté éditeurs, on veut garder pour très très longtemps l’ensemble des droits (audiovisuels, numériques, dérivés) pour avoir initialement aidé à la création de l’album, mais surtout pour donner une valeur à l’entreprise ; côté auteurs, on en a marre de céder les même droits pour des durées délirantes (70 ans après notre mort) et pour des forfaits de plus en plus ridicules (je ne vous dis pas le nombre de fois où j’ai vu des auteurs étrangers – américains par exemple – s’étrangler de rire et de stupéfaction devant les chiffres qu’on leur avançait).

Reste que ces négociations ont progressé (en particulier fin 2011, début 2012), sous les poussées conjointes du Snac, de la Sgdl, de la Charte, etc… Des membres du Groupement BD ont assisté à tous les débats et ont sincèrement fait tout ce qu’ils ont pu, et s’il est encore difficile de savoir si ces négociations iront jusqu’au bout – tout peut encore se casser la gueule sur tel ou tel détail révélant in fine un énorme conflit de fond-, force est de constater qu’elles ont laissé entr’apercevoir la possibilité d’un code des usages du numérique qui ne serait pas uniquement symbolique, puisqu’il serait évoqué dans le sacro-saint CPI (le Code de la Propriété Intellectuel, qu’on pourrait un peu comparer aux Tables de la Lois pour les auteurs – ce qui donne une idée de la difficulté d’y glisser un “11ème commandement”, si vous voyez l’idée).

Ca avance, donc.

Mais comme tout cela prend beaucoup de temps, les auteurs n’ont fort heureusement pas attendu l’issue de ces négociations pour se prendre en main, et nombreuses ont été depuis les initiatives pour essayer de faire bouger les lignes en matière de BD numérique.

On pourra citer “BD Nag“, lancé récemment par Pierre-Yves Gabrion dans le domaine de la BD jeunesse, ou encore la “Revue Dessinée” de nos amis Franck Bourgeron, Olivier Jouvray, Kris, Virginie Ollagnier et Sylvain Ricard, qui proposera de la BD-reportage.

Et en ce qui concerne votre serviteur, c’est avec Gwen de Bonneval, Hervé Tanquerelle, Brüno et Cyril Pedrosa que nous allons tenter notre chance sur le net, en créant d’ici 2013 la revue “Professeur Cyclope“, qui proposera à ses lecteurs ébahis d’excellentes BD de fiction. Notre prototype est quasi terminé, et nous poursuivons en ce moment même nos “tours de table” auprès d’investisseurs et clients potentiels, afin de choisir des partenaires capables de nous soutenir (financièrement, techniquement ou bien encore en terme de diffusion) tout en nous garantissant notre indépendance.

Les premiers retours sont bons, on sent une vraie curiosité de la part d’acteurs parfois très éloignés du monde de la bande-dessinée, et tout cela met du baume au cœur.

Bien entendu, la route sera longue, et nos différentes revues devront faire leurs preuves, trouver chacune son modèle économique, chercher une pérennité sans doute fragile… Mais le passé a déjà prouvé – à travers des magazines tels quePilote, Métal Hurlant, Fluide Glacial –  que les initiatives venant des auteurs eux même avaient de bonnes chances de trouver une cohérence et de convaincre des lecteurs de les suivre.

Alors pourquoi ne pas faire le même pari concernant une revue numérique ?

…On en reparle dans 3 ans (et 1000 posts supplémentaires de Sébastien [NDLR : Sébastien Naeco, qui tient le blog) pour faire le point.

Fabien Vehlmann

 

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